Les territoires du dedans : l’explorateur.

J’avance, timide, devant la forêt des mots. Mais plus j’avance, plus je me rends compte que je ne suis qu’à la lisière de ce qui se dit. 

J’ai longtemps marché sur un sentier qui me semblait caillouteux. En fait de pierres, il s’agissait d’écorces desséchées, de coques vidées de leur substance, les mots s’étant échappés de leurs précieuses gangues. J’ai longtemps marché sur cette route chaotique avec la désagréable frustration de ne pouvoir toucher que ces écorces vides, elles craquaient sous mes pas désœuvrés, me rappelant l’existence de ce que je ne parvenais pas à saisir : ces précieux mots. Puis je compris qu’il s’agissait là des enveloppes de tous les mots que j’avais écrit, ces mots qui sont allés mener leurs vies ailleurs, quelque part, je ne sais où. Il me fallait encore avancer, les rechercher, les débusquer, afin de parvenir peut être enfin à les saisir.

Quel étrange sentiment que de se sentir sur le seuil, entre un désert jonché d’écorces desséchées et une forêt bruissant de paroles, mystérieuses, insaisissables. Je perçois les murmures de potentiels récits, d’histoires insoupçonnées, de poèmes agitant leurs énigmatiques ombres…mais je ne parviens pas à m’en approcher. Il me faut avancer encore, prudemment par peur que mes pas lourds et maladroits n’effraient les troupeaux de mots sauvages. Ici se meuvent des mondes extensibles, d’invisibles contrées peuplées de paysages changeants, de décors mouvants qui se transforment au gré des égarements de la pensée, des affleurements des souvenirs, des pulsations des émotions.

Je suis à la lisière, timide, hésitant à franchir le seuil de ce sanctuaire. Ai-je une place, ici, quelque part ? Pourrai-je moi aussi, un jour connaître la langue des mots qui racontent et parlent en touchant le cœur des hommes ?

Je suis à la lisière, j’attends, j’hume l’air et me laisse bercer par l’appel de cette immense forêt.

Je suis à la lisière et je rêve, je me laisse emporter sur le dos d’une histoire qui ne cesse de dérouler son échine bosselée, aussi chaotique qu’un paysage ayant avalé une chaîne de vieux volcans. Mon histoire, lascive, reste endormie et je dois me calquer sur son rythme arrêté, en suspend. Et je languis, écoutant les prémices, les frissons, les préludes, les remous imperceptibles d’histoires lointaines. Mouvement lent du germe qui grandit en prenant son temps.

Puis, mes réveils m’apportent doute et incertitude. Comment dire l’impalpable, décrire l’inexistant, inventer des histoires qui souffleront au creux des yeux des autres la criante illusion du réel ? Comment sculpter le vrai avec pour seul outil des mots immatériels?

Je suis à la lisière, timide. Comme elle est belle cette forêt dont je ne peux percevoir l’immensité. Bruyante, sacrée, elle contient tous les mots des hommes. Il y a ici tant à explorer.

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13 commentaires sur “Les territoires du dedans : l’explorateur.

  1. C’est en effet vertigineux !
    Moi, bien modestement, je pense que vous avez déjà les deux pieds bien plantés dans l’humus de cette belle forêt….Il ne faut rien forcer, laisser venir….être à l’écoute et foncer quand la voie s’ouvre

    Je connais ce sentiment, mais pas avec les mots, avec les couleurs, les textures, les rêves de peinture…

    Bien cordialement
    Marie

    Aimé par 1 personne

    • Merci Marie, vos mots me vont droit au cœur. J’ai écrit ce texte il y a plus d’un an, dans un élan d’écriture automatique, il parle à tous les explorateurs de la création, ceux qui cherchent à dire au plus près, au plus juste. Au plaisir de recroiser votre route!

      Aimé par 2 personnes

    • Merci Corinne! Pas moyen en ce moment de jouer les explorateurs (je m’active sur d’autres territoires ) mais c’est un régal de parcourir les blogs des autres et de découvrir ce que leurs regards (en dedans et vers ailleurs 🙂 ) captent et retranscrivent. Merci pour votre belle invitation au voyage à Bali (ah, Bali!!).

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  2. Être à la lisière de cette forêt est en soi une grande richesse, car peu connaissent l’existence réelle de celle-ci. Savoir où elle est, qu’elle existe, est le début de l’aventure.
    Belles balades dans ce monde aux mille chemins.
    Val

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup Val l’exploratrice.
      Je dois dire qu’en ce moment, je me suis un peu perdu sur d’autres chemins que ceux de l’écriture. Mais c’est en se perdant qu’on élargit son parcours et que peuvent s’offrir à nous de belles découvertes.

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  3. L’écriture est un chemin buissonnier, le long duquel les mots sont comme les cailloux du Petit Poucet. Mais à la différence de ce dernier, ils ne servent pas à retrouver son chemin, mais au suivant à emprunter le votre. Belle page en tous cas.

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  4. Il n’y a plus qu’à y pénétrer. Écrire n’invente rien pas même en poésie. Écrire c’est relater être. Et être ne se peut sans le monde qui nous fait. La forêt n’est pas le monde elle est une substance vitale qui fait le monde. Y être ne nous gratifie de rien sinon que d’être honnête avec nous même face au monde qui ne l’est pas toujours en retour. Peu importe…

    Aimé par 1 personne

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