Action!

S’extraire du cocon, se connecter avec le sol, le plat des pieds renouant avec le tapis couché devant le lit. Quitter les longues heures de flottement, briser l’horizontale et sa ligne de fuite. Ne plus voguer arrimé au lit en partance pour l’infini.

Pourtant…

J’étais fakir au repos envoûté par les zigzags d’un matelas à spirales-ressorts enchâssés- rembourré de ouate.

J’étais nouveau-né enveloppé dans un nuage de couvertures moelleuses à souhait, paré pour un voyage sans cesse renouvelé.

J’étais livre ouvert au peuple de la nuit.

J’étais socle du désincarné, ligne couchée, trait alité répété par des corps par milliers.

J’étais strate parmi les rêveurs.

J’étais maillon d’une chaîne faite d’hommes, égaux dans l’impalpable.

J’étais limon de la non matière illusoire.

J’étais le lingot qui dort.

J’étais soldat à l’armure forgée d’un sommeil de plomb.

J’étais celui qui laissait l’invisible lui souffler l’impossible au creux des yeux.

Éteindre le mode veille, se mettre en éveil, en mouvement. Se faire ligne brisée, se lever. Rejoindre le vertical, devenir i dressé avec un point lumineux qui clignote comme un relent de rêve. Puis se faire i sans point, se muer en majuscule, pour débuter cette nouvelle journée semblable à une phrase qui s’annonce, qu’il va falloir bâtir. Renouer avec le temps, être à l’aube d’une nouvelle date sur le calendrier, à la case Aujourd’hui.

Se lever donc, basculer le poids du corps, renouer avec la gravité-réalité et confier aux jambes toute la mesure de notre être. Démarrer la machine, se mettre d’office en mode automatique pour accomplir dans les temps les rituels matinaux. Se plier à l’urgence du respect des horaires. Endosser ses vêtements comme le sportif enfile sa tenue, vérifier que le timing est bien respecté.

Le mouvement de rotation de la main et le bruit de la clé verrouillant la porte d’entrée authentifient le signal du départ et le passage à la phase 2 de la journée.

Être un trait qui pointe vers le haut en direction de ses aspirations, emporté par un flot d’actions chronométrées.

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Saisons

Le printemps est bien installé. Délestés de nos manteaux d’hiver, nous courons libres et légers à travers les rayons d’un soleil complice.

Les cheveux de ma mère me caressent la joue. Mes bras d’enfant se font puissants lorsqu’ils la serrent.

Les soirs de panne de courant chez Mamie, dans le salon éclairé à la lueur de bougies, nous écoutions de la musique avec sa petite radio à piles.

La douce Mme CHAMARD tenait sa classe d’une main de fer, nous apprenant l’ambivalence des rapports humains.

Des rires en échos qui s’égrènent et dansent dans la brise matinale. La cloche retentit et les rangs se forment. La récré est finie.

Les heures passées l’été à faire du patin à roulettes. Étrange sensation, après s’être déchaussé, que de se remettre à marcher normalement.

Mon père faisait des confitures. Fraise, prune, mirabelle, quetsche, reine-claude, cerise…Le geste était toujours le même, je trempais mon doigt dans la marmite vide et attrapais les restes de confiture collée sur les rebords puis, les yeux mi-clos, je savourais longuement la saveur du fruit mêlé au sucre.

Les yeux des parents brillaient à la découverte du spectacle de Noël. Sur la scène, nos cœurs battaient si fort que l’on n’entendait pas la maîtresse souffler les répliques oubliées.

Dans l’appartement de mon amie Mireille, il y avait un poster coloré de Jésus.  Nous avions sept ans, nous collectionnions les images de Miss Petticoat et étions folles de  Barbie.

La rentrée au collège et l’impression d’être minuscule dans un monde de grand mais aussi la fierté d’y accéder.

Tous les yeux regardent ailleurs lorsque le professeur de mathématique demande un volontaire pour aller au tableau.

Premiers faux baisers donnés et reçus sous couvert du jeu « action ou vérité ». En fonction des participants nous avons dit beaucoup de fausses vérités et parfois donné de vrais baisers.

Les saisons ont défilé. Désormais, nous regardons le temps avec des yeux d’adultes.

Parfois, des images vives s’échappent depuis les sources dormantes de nos souvenirs. Elles ont l’éclat de la lumière qui a le pouvoir de traverser le temps avec la fulgurance de l’éclair.

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Mégapolis

Mégapolis, la mégalo,

Dithyrambique excentrique,

Pieuvre élastique,

Les larmes de ton peuple sont rarement dues à de la bombe lacrymo.

En ton sein coule un bain de foule et d’auto,

Privilège que se partagent  tes citoyens les plus loyaux.

Impératrice narcissique,

Tes bâtiments se rêvent rutilants :

Du classique,

Du flamboyant,

Des velléités de barocco rococo,

Un soupçon d’art déco,

Du fer et du verre…

Tu règnes, plus maligne que Méphisto,

Sous ta robe d’artificielles lumières.

Quand tes vapeurs affleurent,

Muqueuses et peaux se parent de tous les maux,

Tu distribues au p’tit bonheur

Irritations, inflammations, asthme, allergies et autres joyaux.

Chapeautée d’un nimbe gris,

Tu filtres la lumière dans ton prisme,

Ici tout doit être énergie et profit,

Ici modernisme rime avec individualisme,

Ici l’indolence est un mot choquant.

Tu progresses, tu te déploies, tu cours

Assoiffée d’innovation, de changements,

Tu grignotes les terres qui t’entourent.

Dans tes artères coulent des âmes lessivées,

Compressées par la monotonie des gestes répétés.

Mais malgré ta soif d’être et de paraître,

Dans tes murs toujours renouvelés,

Des espoirs géants ne cessent de naître,

Et tu continues de nous faire rêver.

vue immeublée