Puits

vieux puit éblouis

Plus qu’un puits, je suis un monde,

Au creux de mes entrailles,

Distorsion du temps,

Les secondes en pagaille

Se muent en an.

Eau, terre, pierre,

Lit de limon.

De rares rayons de lumières,

Sabres de poussière,

Viennent frapper

Mes fougères centenaires.

Mariage de l’eau et du silence

Mon air est aussi riche

Qu’un utérus invisible

Minéral, végétal, animal se dévorent

Aussi insidieusement que mes pierres

Forment les sceaux de mon corps.

Ma bouche est une porte que peu franchissent,

S’y glisse vos peurs les plus profondes.

Plus qu’un puits je suis nuit

Qui veille sur des secrets enfouis.

Bâillonnés, murés, grillagés,

Nous continuons à nourrir votre imagination.

Pourtant nous ne faisons que refléter

L’âme de celui qui se tient au seuil de nos girons.


Sur le thème du puits:

Le puits

Un conte, une histoire étrange, un petit OVNI qui se lit d’une traite. Humanité, bestialité et fraternité s’y mélangent dans le réceptacle d’un puits.

Le puits – Iván Repila

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Fleuve

route embuéeJe suis un fleuve à trajectoire variée, mes longs rubans moirés de noir habillent la terre.

L’homme nourrit à travers moi d’intimes envies de domination, un jeu aux inspirations bondage qui lui permet d’assouvir sa soif de possession. Il marque la terre de son empreinte, je me fais sangle, bride,  l’homme m’harnache à elle pour mieux la domestiquer. Inlassablement, il me nourrit de longues coulées de bitume et me déroule, je glisse  comme un fleuve carnivore.

Les hommes cheminent sur mon dos en flux plus ou moins fluide. Ils naviguent dans des carcasses métalliques multicolores aux formes variables et voguent jours et nuits, charriés par leurs aspirations ou déroutes du quotidien.

Parfois, je rêve à ces coulées tracées par des hordes d’animaux, ces réseaux naturels formés par le passage répétés de bêtes sauvages, ces lignes qui se créent dans l’alcôve des forêts. Lorsque je longe des territoires vierges de goudron, j’entends l’eau qui chuchote dans les replis de la terre, je m’enivre des effluves parfumées qui s’échappent des sols, ces sols aux poumons ouverts comme des gorges gourmandes, ces sols fertiles qui recrachent des embruns qui me font frissonner.

Je la sens, cette terre qui gratte mes dermes, elle cherche à froisser mes robes de bitume. Parfois elle gagne du terrain et perce ma croûte, me parant d’herbes chevelues qui viennent chatouiller ma peau. J’aime lorsque, dans les creux des pentes et des côtes, la pluie glisse sur mon échine.  J’aime aussi ces villages où les sabots des bêtes me picorent, j’aime sentir la présence paisible des ruminants, cela me change des  passages hypnotiques et effrénés de ces  voies rapides où ma peau se patine sous les flux incessants de bolides à grande vitesse.

Je sais qu’il y a encore des terres où je ne suis jamais allée, où les éléments me seraient encore trop hostiles et c’est très bien comme ça. Je sais que même si je porte l’empreinte de l’homme, je fais maintenant partie du décor. J’habille la terre pour que l’homme puisse la traverser et en savourer toutes les beautés.

Je suis un fleuve qui serpente, érigé jusqu’aux crêtes les plus inaccessibles, qui glisse jusqu’aux tréfonds de grottes, qui courre à travers les plaines. Je suis un fleuve tranquille qui parcoure une terre aux mille visages dont je ne me lasse jamais.

Fleuve-route