Crescendo

Un petit carillon sonna lorsque Martin poussa la porte de la boulangerie.

« Bonjour. » lui dit la boulangère.

« Bonjour, une tradition, s’il vous plaît. » répondit Martin.

« Un euro dix. »

Martin lui tendit des pièces, récupéra sa baguette, remercia la femme et sortit.

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La sonnerie fluette d’un carillon retentit tandis que Martin poussait la porte de verre.

Une bonne odeur de pain chaud fit saliver ses papilles. Une femme, postée derrière le comptoir, leva la tête alors qu’il pénétrait dans le petit commerce.

« Bonjour Monsieur! »

« Bonjour » répondit Martin en souriant. « Je voudrais une tradition s’il vous plaît »

« Ah, elles sortent justement du four ! Un euros dix! » claironna la femme en attrapant une baguette dorée parsemée de farine.

Martin piocha dans son porte-monnaie puis tendit des pièces. La baguette chaude craqua dans ses mains lorsqu’il la récupéra. Il dit merci, fit volte-face et sortit.

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Un carillon à la sonnerie enrhumée manifesta mollement l’arrivée de Martin dans la boulangerie.

Alors que Martin lâchait la poignée poisseuse de la porte d’entrée, la boulangère étouffa un bâillement.

« Bonjour » dit-elle en chassant une mouche.

« Bonjour » répondit Martin.

Le soleil brillait derrière les stores baissés, midi sonna à l’horloge du village. La chaleur qui régnait dans la pièce était déjà étouffante.

Martin regarda un instant l’étalage de gâteaux. La mouche tournait autour de la tête de la boulangère, une ronde au ralenti qui ne semblait nullement gêner cette dernière.

« Une tradition s’il vous plaît Madame. »

« Un euro dix. » lui marmonna la boulangère en attrapant lentement l’une des baguettes posée sur l’étagère en rotin.

Martin chercha son porte-monnaie dans ses poches puis extirpa deux pièces qu’il tendit à la femme.

Celle-ci les enfourna dans ses gros doigts, les jeta dans sa caisse et lui tendit sa baguette.

Le pain était chaud sous les doigts de Martin et lui picota la paume.

« Merci, au revoir » dit-il.

La femme tapa sur la mouche avec ses deux mains. Martin tourna les talons prestement et sortit.

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Après avoir conduit durant des heures sur de petites routes de campagne, Martin sentit qu’il avait faim. Il aperçut à quelques mètres une enseigne avec un épi de blé et se gara sur le côté. Les notes fatiguées d’un carillon se firent entendre lorsque Martin poussa la lourde porte de la boulangerie. Il fût surpris par la chaleur suffocante.

La boulangère attendait derrière son comptoir. Le soleil brûlait les stores baissés, plombant la pièce de nuances jaunes orangés. Le visage de la femme était cramoisi et de grosses gouttes coulaient de ses tempes. Quelques mouches voletaient en carré, semblant se heurter aux murs de mini prisons invisibles.

« Bonjour. » dit Martin.

La boulangère s’épongeait le front avec son tablier. Une grosse miette de pain était logée au-dessus de son oreille droite. Le bleu de ses yeux semblait vouloir dégouliner avec le reste de son visage.

Sa peau était molle, flasque et brillait d’une lueur beige, évanescente. Une peau de brioche ramollie et suintante. De mini gouttelettes luisaient au-dessus de ses lèvres sans teinte. Elle passa sa langue sur sa bouche et bu avidement les gouttes de sueur. Puis elle regarda enfin Martin.

L’air s’était retiré de la pièce, les mouches nageaient dans des carrés de plombs. Les jambes de Martin lui semblaient aussi lourdes que si elles avaient été engluées dans de la résine solidifiée. Il jeta un coup d’œil sur le présentoir à la recherche d’un sandwich mais il ne vit que des gâteaux fondus, ramollis. Des concentrés de sucre aplatis, de chocolat coulant, de crème se liquéfiant.

Martin se sentit envahit d’une torpeur. Était-ce les heures de route effectuées dans la chaleur de ce mois d’Août caniculaire, enfermé dans la carlingue de sa vieille Peugeot à la climatisation déglinguée, qui l’avait épuisé ? Il se secoua, chassant l’engourdissement et dit :

« Une brioche aux oignons s’il vous plaît »

Les deux gros yeux vides cernés de rimmel bleu coulant de la boulangère étaient toujours fixés sur lui. Elle dit d’une voix lointaine :

« Un franc pour la brioche. »

Les pièces semblaient peser une tonne lorsque Martin les tendit à la femme. Ses doigts effleurèrent la paume moite posée devant lui. Le regard de la femme le happa, il se sentit tomber dans le vide absolu de ses yeux. Ses pupilles, comme deux grosses mouches noires, avaient été clouées au pilori d’un ciel sans fond.

D’un coup de langue rapide elle attrapa au vol une goutte qui coulait sur sa joue. Martin sentit que des gouttes de sueurs commençaient à se former sur son propre visage. Pourtant un frisson glacé lui parcourût l’échine.

Il prit sa brioche aux oignons. Durant un instant qui parut durer une éternité la boulangère le fixa de son regard transparent percé de deux grands trous noirs vrombissants puis elle lâcha le petit pain rond.

Celui-ci était aussi sec et lourd qu’une pierre. Martin remercia la femme et sortit aussi vite qu’il pût.

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Martin avait roulé longtemps, perdu dans les méandres de petites routes de campagne. Il aperçut un village. « Montluceau-les-fleurs-en-Bazois » annonçait la pancarte. Il vit qu’il avait enfin rejoint une départementale. Aucune fleur aux alentours, le paysage était sec et les maisons éparses. Un vide sidéral régnait dans ce village désert.

Tenaillé par la faim Martin fut ravi de découvrir la présence d’une boulangerie ouverte et se gara aussitôt.

Lorsque qu’il poussa la porte, il lui sembla entendre le son aigu et bref d’une sonnette qui rendait l’âme. Il entra et fut accueilli par une chaleur suffocante.

Une femme brune se tenait debout derrière le comptoir. La tête penchée vers l’arrière à s’en briser la nuque, elle fixait quelque chose sur le plafond.

Martin lui dit poliment bonjour mais n’eut aucune réponse en retour. Il s’approcha, leva la tête et chercha des yeux ce que regardait la femme. Un petit fil d’araignée, vestige de ce qui fût jadis une toile, se balançait sous le souffle infime d’une brise invisible.

« Bonjour » réitéra Martin en regardant à nouveau la femme. Il reçut la même indifférence en retour.

Embarrassé il observa à nouveau la toile puis la femme et enfin le présentoir ou d’appétissants sandwichs trônaient en grand nombre enveloppés dans des emballages de cellophanes. Puis Martin entendit la femme murmurer. Il tendit l’oreille. Elle pencha légèrement la tête et dit doucement :

« C’est dans ta tête, c’est dans ta tête. » Martin s’éclaircit bruyamment la gorge.

« Veuillez m’excuser Madame, je souhaiterais acheter un sandwich jambon beurre, est-ce que vous faites des formules ? »

« C’est dans ta tête, c’est dans ta tête. ».

C’était une femme gracile à la peau très blanche, presque translucide. Martin pouvait voir les veines bleues vertes sur son cou tendu.

Un bourdonnement furieux attira son attention. Légèrement en retrait une deuxième femme se tenait dans l’embrasure d’une porte que Martin n’avait pas remarquée. Une ressemblance frappante avec la Joconde lui donnait un air étrange. Encore plus étrange était le paquet qu’elle tenait entre ses bras. Emmailloté dans des langes blancs, une énorme mouche de la taille d’un bébé émettait des vrombissements et de petits sons stridulants.

« Chut ma belle » lui fit la Joconde « Tiens, tu as faim. » et elle lui fourra un biberon dans la bouche.

Le bébé mouche toussota, sortit une petite langue bleue puis se mit à téter goulûment.

La femme à la tête levée daigna enfin s’arracher de sa contemplation et baissa sa tête de mouche vers Martin. Dans le regard qu’elle lui lança il comprit qu’elles ne proposaient pas de formules, qu’il ne goûterait pas de ces succulents sandwichs mais que surtout il ne sortirait pas vivant de cette boulangerie.

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Martin se faufila dans les ruelles sombres en courant. Vite, il fallait qu’il se dépêche. Il se mit à courir.

Il manqua de se faire renverser en traversant la route. Enfin, il était arrivé…mais trop tard, le volet métallique de la boulangerie était baissé. Il ne mangerait pas de pain ce soir.

Action!

S’extraire du cocon, se connecter avec le sol, le plat des pieds renouant avec le tapis couché devant le lit. Quitter les longues heures de flottement, briser l’horizontale et sa ligne de fuite. Ne plus voguer arrimé au lit en partance pour l’infini.

Pourtant…

J’étais fakir au repos envoûté par les zigzags d’un matelas à spirales-ressorts enchâssés- rembourré de ouate.

J’étais nouveau-né enveloppé dans un nuage de couvertures moelleuses à souhait, paré pour un voyage sans cesse renouvelé.

J’étais livre ouvert au peuple de la nuit.

J’étais socle du désincarné, ligne couchée, trait alité répété par des corps par milliers.

J’étais strate parmi les rêveurs.

J’étais maillon d’une chaîne faite d’hommes, égaux dans l’impalpable.

J’étais limon de la non matière illusoire.

J’étais le lingot qui dort.

J’étais soldat à l’armure forgée d’un sommeil de plomb.

J’étais celui qui laissait l’invisible lui souffler l’impossible au creux des yeux.

Éteindre le mode veille, se mettre en éveil, en mouvement. Se faire ligne brisée, se lever. Rejoindre le vertical, devenir i dressé avec un point lumineux qui clignote comme un relent de rêve. Puis se faire i sans point, se muer en majuscule, pour débuter cette nouvelle journée semblable à une phrase qui s’annonce, qu’il va falloir bâtir. Renouer avec le temps, être à l’aube d’une nouvelle date sur le calendrier, à la case Aujourd’hui.

Se lever donc, basculer le poids du corps, renouer avec la gravité-réalité et confier aux jambes toute la mesure de notre être. Démarrer la machine, se mettre d’office en mode automatique pour accomplir dans les temps les rituels matinaux. Se plier à l’urgence du respect des horaires. Endosser ses vêtements comme le sportif enfile sa tenue, vérifier que le timing est bien respecté.

Le mouvement de rotation de la main et le bruit de la clé verrouillant la porte d’entrée authentifient le signal du départ et le passage à la phase 2 de la journée.

Être un trait qui pointe vers le haut en direction de ses aspirations, emporté par un flot d’actions chronométrées.

Fleuve

route embuéeJe suis un fleuve à trajectoire variée, mes longs rubans moirés de noir habillent la terre.

L’homme nourrit à travers moi d’intimes envies de domination, un jeu aux inspirations bondage qui lui permet d’assouvir sa soif de possession. Il marque la terre de son empreinte, je me fais sangle, bride,  l’homme m’harnache à elle pour mieux la domestiquer. Inlassablement, il me nourrit de longues coulées de bitume et me déroule, je glisse  comme un fleuve carnivore.

Les hommes cheminent sur mon dos en flux plus ou moins fluide. Ils naviguent dans des carcasses métalliques multicolores aux formes variables et voguent jours et nuits, charriés par leurs aspirations ou déroutes du quotidien.

Parfois, je rêve à ces coulées tracées par des hordes d’animaux, ces réseaux naturels formés par le passage répétés de bêtes sauvages, ces lignes qui se créent dans l’alcôve des forêts. Lorsque je longe des territoires vierges de goudron, j’entends l’eau qui chuchote dans les replis de la terre, je m’enivre des effluves parfumées qui s’échappent des sols, ces sols aux poumons ouverts comme des gorges gourmandes, ces sols fertiles qui recrachent des embruns qui me font frissonner.

Je la sens, cette terre qui gratte mes dermes, elle cherche à froisser mes robes de bitume. Parfois elle gagne du terrain et perce ma croûte, me parant d’herbes chevelues qui viennent chatouiller ma peau. J’aime lorsque, dans les creux des pentes et des côtes, la pluie glisse sur mon échine.  J’aime aussi ces villages où les sabots des bêtes me picorent, j’aime sentir la présence paisible des ruminants, cela me change des  passages hypnotiques et effrénés de ces  voies rapides où ma peau se patine sous les flux incessants de bolides à grande vitesse.

Je sais qu’il y a encore des terres où je ne suis jamais allée, où les éléments me seraient encore trop hostiles et c’est très bien comme ça. Je sais que même si je porte l’empreinte de l’homme, je fais maintenant partie du décor. J’habille la terre pour que l’homme puisse la traverser et en savourer toutes les beautés.

Je suis un fleuve qui serpente, érigé jusqu’aux crêtes les plus inaccessibles, qui glisse jusqu’aux tréfonds de grottes, qui courre à travers les plaines. Je suis un fleuve tranquille qui parcoure une terre aux mille visages dont je ne me lasse jamais.

Fleuve-route

Saisons

Le printemps est bien installé. Délestés de nos manteaux d’hiver, nous courons libres et légers à travers les rayons d’un soleil complice.

Les cheveux de ma mère me caressent la joue. Mes bras d’enfant se font puissants lorsqu’ils la serrent.

Les soirs de panne de courant chez Mamie, dans le salon éclairé à la lueur de bougies, nous écoutions de la musique avec sa petite radio à piles.

La douce Mme CHAMARD tenait sa classe d’une main de fer, nous apprenant l’ambivalence des rapports humains.

Des rires en échos qui s’égrènent et dansent dans la brise matinale. La cloche retentit et les rangs se forment. La récré est finie.

Les heures passées l’été à faire du patin à roulettes. Étrange sensation, après s’être déchaussé, que de se remettre à marcher normalement.

Mon père faisait des confitures. Fraise, prune, mirabelle, quetsche, reine-claude, cerise…Le geste était toujours le même, je trempais mon doigt dans la marmite vide et attrapais les restes de confiture collée sur les rebords puis, les yeux mi-clos, je savourais longuement la saveur du fruit mêlé au sucre.

Les yeux des parents brillaient à la découverte du spectacle de Noël. Sur la scène, nos cœurs battaient si fort que l’on n’entendait pas la maîtresse souffler les répliques oubliées.

Dans l’appartement de mon amie Mireille, il y avait un poster coloré de Jésus.  Nous avions sept ans, nous collectionnions les images de Miss Petticoat et étions folles de  Barbie.

La rentrée au collège et l’impression d’être minuscule dans un monde de grand mais aussi la fierté d’y accéder.

Tous les yeux regardent ailleurs lorsque le professeur de mathématique demande un volontaire pour aller au tableau.

Premiers faux baisers donnés et reçus sous couvert du jeu « action ou vérité ». En fonction des participants nous avons dit beaucoup de fausses vérités et parfois donné de vrais baisers.

Les saisons ont défilé. Désormais, nous regardons le temps avec des yeux d’adultes.

Parfois, des images vives s’échappent depuis les sources dormantes de nos souvenirs. Elles ont l’éclat de la lumière qui a le pouvoir de traverser le temps avec la fulgurance de l’éclair.

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Le merle

Elle a un ami secret. Pas forcément discret mais d’une présence élégante et joyeuse. Un petit merle, un drille volatile bruyamment exubérant, dont la gorge regorge de notes merveilleuses. Une vraie caverne d’où émerge, avec intensité et envergure, toute une panoplie de phrases mélodieuses. L’oiseau ne connaît pas l’attention que lui porte la femme, celle-ci glisse le plus silencieusement possible vers ses fenêtres et cherche des yeux le petit chanteur.

Souvent facétieux, peut-être tout simplement insomniaque, ou tout bonnement déréglé par l’activité perpétuelle de la ville, il est capable de chanter à toute heure. Il prend une note et fait vibrer celle-ci avec des variations d’abord rapprochées puis de plus en plus contrastées. Il fait des sauts périlleux avec sa gorge, c’est un musicien acrobate, un peintre qui donne de la texture aux notes. Elle aime l’entendre au lever et au coucher du jour mais surtout se réveiller, surprise par son chant qui enveloppe le silence de la nuit. C’est à ce moment-là que ses paroles modulées se répercutent le mieux sur les murs des immeubles. Elle entend cette voix flûtée rebondir comme une balle limpide et musicale.

Comment fait-il pour donner tant de volupté, de rondeur qui roule, de soubresauts joyeux à des notes stridentes ? Lui, trône sur une antenne, toujours la même, roi, compagnon de la nuit mais aussi seigneur du jour et de son périmètre de ciel. Comme elle aimerait alors comprendre ce qu’il dit. Peut-être même connaître elle aussi cet irrépressible besoin de chanter, atteindre les cieux grâce à ces envolées immobiles, et toucher le cœur des hommes juste avec le son de sa voix.

Aujourd’hui, alors qu’elle l’observait siégeant sur son perchoir, elle a vu sa petite tête noire se lever et pousser son chant vers un avion qui passait juste au-dessus. Ce corps si frêle, minuscule, harangua l’oiseau de métal et fût capable de couvrir le bruit de ce colosse du ciel.

Elle fût surprise alors de sentir son cœur s’ouvrir légèrement, le petit être y est entré malgré elle, il y trouva une place enveloppante et douillette. Elle ressent désormais une infinie tendresse pour cet oiseau. Elle admire sa foi inébranlable en ce qu’il est, l’intensité de son chant et sa capacité, toute simple, à vivre et à chanter.

Mégapolis

Mégapolis, la mégalo,

Dithyrambique excentrique,

Pieuvre élastique,

Les larmes de ton peuple sont rarement dues à de la bombe lacrymo.

En ton sein coule un bain de foule et d’auto,

Privilège que se partagent  tes citoyens les plus loyaux.

Impératrice narcissique,

Tes bâtiments se rêvent rutilants :

Du classique,

Du flamboyant,

Des velléités de barocco rococo,

Un soupçon d’art déco,

Du fer et du verre…

Tu règnes, plus maligne que Méphisto,

Sous ta robe d’artificielles lumières.

Quand tes vapeurs affleurent,

Muqueuses et peaux se parent de tous les maux,

Tu distribues au p’tit bonheur

Irritations, inflammations, asthme, allergies et autres joyaux.

Chapeautée d’un nimbe gris,

Tu filtres la lumière dans ton prisme,

Ici tout doit être énergie et profit,

Ici modernisme rime avec individualisme,

Ici l’indolence est un mot choquant.

Tu progresses, tu te déploies, tu cours

Assoiffée d’innovation, de changements,

Tu grignotes les terres qui t’entourent.

Dans tes artères coulent des âmes lessivées,

Compressées par la monotonie des gestes répétés.

Mais malgré ta soif d’être et de paraître,

Dans tes murs toujours renouvelés,

Des espoirs géants ne cessent de naître,

Et tu continues de nous faire rêver.

vue immeublée

Sur la branche

Quelque chose avait percé. Sur la branche.

Sur la branche l’année passée. Une pointe, la tête d’un bourgeon. Puis la branche fût envahie de têtes miniatures. Des têtes d’épingles, une multitude, une armée, une myriade de têtes ont émergé, recouvrant l’arbre entier.

Les feuilles voisines ont jauni, certaines se sont parées de rouge. Elles se sont embrasées une à une, un feu intérieur les a asséché. Puis des carcasses, des squelettes sont tombés par vagues. Un lit crissant de cadavres a recouvert la terre.

L’hiver est arrivé. L’arbre est apparu dans toute sa nudité. Les têtes sont entrées en veille, recroquevillées dans leur membrane fragile. Elles ont patienté, buvant la sève, lentement, se fortifiant. La rudesse de l’hiver a décuplé leurs forces, leur volonté de jaillir, de bondir hors de leur cocon pour grandir.

Et ce jour arriva. Certaines, les plus vaillantes, les plus impatientes, se levèrent, ouvrirent peu à peu leur bras pour étendre leurs nervures. Elles sentirent la caresse d’un vent doux et les baisers humides de la rosée parcourir leur corps. Elles sentirent la chaleur du soleil, elles virent les dégradés de la lumière du jour et les nuances de la nuit. Elles attendirent, bienveillantes, que les autres, les timides, les benjamines, les rejoignent.

Leur attente fût brisée, avortée. L’arbre fût coupé.

Tout autour, d’autres arbres poursuivaient leur rêve de grandir jusqu’au cieux pendant que de jeunes pousses, à leurs pieds, mimaient avec envie l’essor de leurs aïeux. Une force, une même pulsation, battant dans leurs artères.

Vivre, grandir, qu’importe s’il faut mourir, poursuivre cette odyssée commune, entretenir ce grand mystère comme un feu qui nous aurait été confié. Une énigme qui se transmet, un secret soufflé par des générations de bouches. Préserver le foyer de la vie, branche après branche.Branches capillaires

Scène de fuite

8h : Premiers comprimés.

Blender, jus multivitaminés.  Séance d’abdos-fessiers.

Douche dynamisante. Gels massant, raffermissants. Crème antiride, anti radicaux, antioxydants.

Malheur ! Face au miroir, je trouve : un cheveu blanc. Vite, le téléphone, le numéro du coiffeur.

« Oui, pour aujourd’hui, 17h30 c’est parfait. »

Couleur, soins, manucure, maquillage qui soulage… Je raccroche, rassurée.

12h: Rendez-vous avec Sylvie.

Quel horreur ! Elle devrait prendre soin d’elle. N’a-t-on pas idée d’infliger pareil spectacle ! Déchéance, festival de rides, de peaux flasques, un casque lourd et vulgaire de cheveux blancs, gris, sales. Elle me parle du double pontage de son mari. Moi, mes amants sont jeunes, beaux,  vigoureux, auprès d’eux je me sens puissante, vivante. Le garçon de café me sourit, je maintiens son regard qui insiste. Je suis belle, mes dents brillent. Salade légère, poisson grillé, thé vert.

Ampoule d’oligo-élément, anti fatigue, anti grise mine.

14h : yoga. Mon corps s’étire, s’arque boute, sue, libérant ses toxines.

16h : laser, comblement de rides. Toxine botulique, acide hyaluronique. Mon dermato me parle de nouvelles techniques anti-âge révolutionnaires. J’entends comme le chant des Dieux, je vois la jeunesse éternelle.

17h30: coiffeur.

20h: vernissage chez des amis galeristes. Les bulles de champagne font se rosir mes joues et déclenchent mon rire en cascade. L’art et la culture m’entourent. Moi aussi, je suis une sculpture, un chef-d’œuvre que je façonne à ma guise. Je n’ai pas d’enfant, pas de mari, pas de dettes, je suis légère et mes jambes de gazelle me transportent vite et loin.

Hors de portée du temps